GROUPE D'ÉTUDE
Esthétique des Arts Informatiques
[ Genève, Uni-Dufour salle 259 
mardi 17 novembre 1998 à 20h30 ]

Les supports à l'oeuvre

par Ambroise BARRAS


Qu'entendre par "arts informatiques" ? L'association de ces termes réfère certes à une pratique avérée quoique récente. La compréhension en reste sans doute lacunaire, tant elle peut paraître confuse par le paradoxe que l'opinion commune y lit: arts, expressivité, génie, sensibilité proprement humaine; informatiques, gestion et productivité efficaces, automaticité, traitement de l'information.

Nous envisageons ici d'entendre l'expression "arts informatiques" au sens où l'on parle d'arts plastiques, d'art conceptuel, ... ou, pour ne faire référence qu'à ce domaine de l'art qu'est la littérature, au sens où l'on parle de littérature orale, de littérature écrite.
Pour autant -- ce qui ne semble d'ailleurs guère discutable -- que les qualificatifs oral / écrit, plastique / conceptuel décrivent une détermination du support dans sa matérialité, véhicule du "message" artistique, support sur lequel vient se réaliser le signe artistique, tenter de répondre à la question: que sont les arts informatiques ? par une solution à celle qu'est-ce qu'un support informatique ? postule a priori un rapport de détermination du support sur l'oeuvre d'art.

Nous entendons faire voir qu'il existe une relation dynamique entre la qualité du support (et, par extension, des outils de création) d'une part, et d'autre part la spécificité de l'oeuvre à laquelle ce support donne les bases de sa manifestation.

Le support informatique n'est pas un support surface de type page ou toile. Il n'est pas plus un support stable. Il n'est pas même un support à proprement parler.
A considérer le hardware, la machine, on voit en effet qu'on a affaire à un support complexe et dissocié. Unité de calcul (processeur, CPU), mémoires RAM ou de stockage, écran, clavier, souris..., chacun de ces éléments se partage les fonctions traditionnellement dévolues au seul support: conservation des traces, manifestation des signes, ...
L'affichage du signe y paraît dissocié de son substrat, le signe n'adhère plus à son support, le substrat de l'information est détaché de la substance matérielle du support.
L'examen du mode de fonctionnement numérique, digital, d'un ordinateur le laisse suffisamment voir: de quoi les mémoires d'un ordinateur sont-elles le support conservateur? De séquences de polarisation électromagnétiques que l'on a pris l'habitude de coder sous forme binaire en 0 et 1. En tant que telles, ces séquences de signaux sont proprement illisibles, ou mieux dit, elles ne réfèrent qu'à elles-mêmes. Les mémoires d'un ordinateur ne sont que le support d'un signal qui réfère sans signifier. Qu'ensuite cette séquence de polarités électromagnétiques se manifeste à l'écran comme telle couleur de fond, comme telle intensité sonore, comme telle chaîne de caractères... ne dépend à strictement parler que du traitement (par l'unité centrale) qui s'y appliquera.
Dans les mémoires d'un ordinateur, le signe subit ainsi une atomisation -- plutôt qu'une immatérialisation -- qui le désymbolise en signal, illisible, informe, i.e. sans forme qui le détermine symboliquement à être un texte, une image, un son, ...

De fait, le signe, dans le cadre d'une réalisation artistique sur support informatique, n'est que la manifestation d'un processus, d'un traitement dynamique de signaux: sans trop forcer sur les mots, on peut dès lors poser que le processus de sa conformation est le seul support du signe.

Ambroise Barras,
       Université de Genève.


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